L’hypnotique et tellurique AURUS

Artiste queer revendiqué, il se confie à WAG et revient notamment sur la 1e Marche des Fiertés organisée en mai dernier à Saint-Denis.

l'artiste Queer Aurus de La Réunion en France.
Aurus , photo Francesca Beltran

Vous publiez votre premier album Chimera ce mois-ci. Derrière ce titre pointe l’idée de l’hybridité, de la ­créature fantastique. Aurus est-il un de ces monstres étranges?
Il y a effectivement cette idée du corps hybride, mais sans son côté monstrueux. Je pense que nous sommes tous, par essence, des chimères. Dans nos sociétés actuelles, nous portons en nous notre bestialité intrinsèque, notre part d’Homo sapiens et cet humain 2.0 qui est une ­extension de nous-même, ce qui me fait penser que nous sommes des chimères, à la croisée des chemins. Chimera est un album complexe, qui questionne beaucoup ­notamment la relation que nous entretenons avec les animaux. Nous sommes responsables de la 6e extinction  de masse, complices et en même temps victimes!

Mythologie toujours: Aurus nous ramène au dieu Faucon de l’Égypte ancienne. Vous dîtes qu’il est aussi “un mirage moderne. L’incarnation de nos contradictions“. C’est à dire?
Aurus est une extension de Bastien, accompagné de deux musiciens sur scène, en métropole et sur l’île de La Réunion où je vis. J’ai toujours été fasciné par l’œil d’Aurus qui représente pour moi le symbole de l’intuition. Ce troisième œil est au-delà du palpable, du matériel. Il renvoie au message qu’on reçoit et qu’on envoie. À partir de ce symbole, je me suis créé un univers visuel. J’ai notamment travaillé avec l’artiste Mimi Choi qui, pour un shooting, a reproduit des dizaines de fois sur mon visage mon œil. Pour la pochette de Chimera, je suis parti d’une idée de portrait antique où se mélange le concave et le convexe. Cela crée encore une fois de l’illusion, de la ­chimère… On est dans le registre du rêve, de l’hypnotique.

Avant d’être Aurus, vous êtes donc Bastien, choriste chevronné qui a travaillé avec les plus grands. Qu’apprend-on aux côtés de Stevie Wonder, Charles Aznavour ou encore Cunnie Williams ?
Ce sont des expériences tellement différentes à chaque fois, mais toutes vous nourrissent. C’est difficile à exprimer ce que j’ai ressenti aux côtés de tels artistes. Prenez Stevie Wonder, sur scène l’artiste est tout simplement incroyable. Son aisance, sa sincérité, son implication sont intactes. Il chante tous les jours depuis 30, 40, 50 ans les mêmes tubes que lui demande son public et il les chante avec la même sincérité. Sans lassitude. Il a cette magie pour repeindre, revisiter ses morceaux. C’est une belle leçon que de le voir donner ainsi du bonheur à son public, en lui jouant ses titres préférés et en prenant du plaisir à les interpréter.

KUHU – AURUS (Official Music Video)

Quelle fut la genèse de ce premier projet-solo?
C’était devenu une vraie nécessité pour moi. Ces ­dernières années je m’étais beaucoup consacré au projet 3SomeSisters, collectif queer et complètement foutraque. Nous reprenions de la dance des 90’s de manière ­alambiquée et polyphonique. J’ai adoré ce projet qui m’a notamment permis de faire la première partie de la tournée de Yael Naïm en 2015. Puis les membres du groupe ont eu envie de prendre chacun leur envol. Sophie Fustec  aka  La Chica évolue de son côté, moi du mien. Je ­souhaitais vraiment revenir à mes racines réunionnaises. Au maloya, aux percussions traditionnelles …J’avais ­l’envie d’un univers qui mêlerait à la fois le son electro mais aussi organique; le traditionnel et le moderne, ­l’anglais et le créole. Ces envies musicales, cette énergie sont vraiment à l’origine d’Aurus et de cet album.

Vous êtes réunionnais. Quel rapport entretenez-vous avec le public de l’île?
J’ai eu la chance de jouer en juin 2019 au festival Sakifo à La Réunion. Ce rendez-vous qui se tient à Saint-Leu est un temps fort culturel incontournable sur l’île. Me ­concernant il s’agissait de ma deuxième date avec mon projet Aurus et cette date était hyper symbolique pour moi. Cela correspondait à mon retour à la maison. Je n’étais pas encore identifié par le public réunionnais, mais j’ai de suite ressenti une force incroyable, une communion de dingue. Ce concert était chargé en émotions. Depuis j’ai fait pas mal de choses sur l’île malgré le contexte ­sanitaire, les confinements etc. j’ai notamment pu y faire des concerts. Le public y était masqué, assis, mais bel et bien présent.

Votre album est entièrement chanté en anglais, avec quelques bribes de créole réunionnais. Pourquoi le choix de la langue de Shakespeare mais aussi celle de votre île?
Loin de moi l’idée d’une quelconque stratégie commerciale. Je suis connecté à mes envies et je fais toujours ce que j’ai envie de faire. J’ai grandi en écoutant beaucoup de musiques ­traditionnelles. Par ailleurs j’ai toujours été passionné par l’anglais. Je me suis formé à cette langue. Je trouve de plus qu’elle résonne bien avec le créole. Aussi, il m’apparaît naturel de chanter en anglais et de métisser mes ­textes avec mon créole. Je sais que les radios françaises ont des quotas et qu’il serait sans doute plus aisé de chanter en français, mais ce n’est pas mon envie aujourd’hui; j’écris en ­français, notamment des poèmes, mais il est fort peu probable que je les chante un jour. Depuis que je suis revenu vivre à La Réunion, j’ai surtout des envies d’écrire et de chanter en créole.

Dans vos clips, prestations scéniques, sur la pochette de l’album, on sent l’importance d’une esthétique visuelle. Comme avec ce disque solaire-couronne, les perles, etc. Simple décorum ou extension de l’univers Aurus?
Tout cela est très prégnant chez moi. J’ai ­toujours aimé créer des bijoux, des vêtements. Petit, je passais une heure à créer mille et une façons de concevoir des chapeaux avec un simple paréo. Quand je compose de la musique, j’ai des images en tête que je duplique dans mes clips. J’ai d’ailleurs réalisé celui du titre Scalp. J’ai fait appel à la ­plasticienne Cathy Calvanus et on a passé des heures à réfléchir au projet. Nous possédions un petit budget, mais nous avons fait preuve de créativité. Aurus réveille énormément ­d’images chez moi et le visuel soutient ­totalement son propos musical.

Lors de votre concert aux Francos, vous avez parlé de la 1ère Marche des Fiertés réunionnaise, en mai ­dernier. Un événement qui vous a beaucoup ému …
Oui en tant qu’artiste réunionnais queer, il était ­évidemment pour moi de m’y rendre. J’en ai pleuré à la fin avec les discours des organisateurs. J’avais l’impression d’assister à l’Histoire. Cette Marche des Fiertés a réuni 1 500 personnes alors que nous en attendions 500. Il y avait beaucoup de familles, d’hétéros, des pères et mères ­d’enfants LGBTQ. Aucun char, pas de musique, que des revendications politiques et le tout dans la bienveillance. À La Réunion, enfant, je ne savais même pas ce qu’était l’homosexualité. Il y avait le poids de la religion, le côté insulaire qui vous cloisonne, les tabous … Certes nous avons le vivre-ensemble que beaucoup nous envie, mais ce vivre-ensemble doit aujourd’hui être étendu aux ­genres, à l’amour dans sa pluralité. Du coup, je suis ravi de l’impact de cette Marche dans les médias locaux. Je me suis toujours investi dans la cause LGBT. Mon titre Kuhu parle de la difficulté d’être gay dans une société où on parle toujours de désensorcellement, de thérapie de conversion, etc. Je suis le parrain de l’association OriZon qui accompagne, soutient et écoute les personnes LGBTQI+ et lutte contre la haine anti-LGBT. Par ailleurs j’ai ce projet de créer une chorale gay Kwir qui prendrait en compte les particularités de l’île.

Propos recueillis par Cédric Chaory
Chimera – Aurus (sortie le 24 septembre)

couverture de l'album Chimera par l'artiste queer français Aurus
Aurus, album Chimera